Un problème résolu seul en fabrique d'autres
Le proverbe selon lequel « les problèmes sont des opportunités » est ancien et remonte à la Chine antique. Peter Drucker, le gourou du management, l'a popularisé dans les années soixante-dix. L'Économie Bleue va un cran plus loin. Quand nous tentons de résoudre un problème, nous en créons souvent d'autres par inadvertance, ce que l'on appelle les « conséquences non voulues ». L'intention n'était pas de causer un dommage, mais le fait de se concentrer sur la résolution d'un seul problème, sans être capable de comprendre les ramifications d'une intervention dans le système complexe qui l'entoure, engendre d'autres problèmes.
Gunter Pauli rapporte l'avoir appris à ses dépens : même biodégradables et renouvelables, des produits ne sont pas nécessairement durables. Dès qu'il a pris conscience de la destruction causée par la demande d'huile de palme, il aurait pu faire comme si les impacts négatifs allaient décliner avec le temps. Mais causer sciemment un dommage revient à transformer ces conséquences non voulues en dégâts collatéraux, autrement dit à nuire en connaissance de cause, ce qu'il juge contraire à l'éthique.
Cartographier les problèmes du même système
Face à un problème, l'approche de l'Économie Bleue consiste donc à identifier et à reconnaître les autres problèmes qui existent dans ce même système. Tant que l'on ne s'impose pas la discipline de découvrir ces connexions, elles peuvent passer inaperçues et devenir ensuite difficiles à démêler et à corriger. Le geste central est par conséquent de cartographier les problèmes et de faire l'inventaire de leurs ramifications.
Chaque fois que ces conséquences non voulues sont mises au jour, l'attention doit se porter sur les opportunités qui naissent d'un chemin alternatif, en mobilisant l'ensemble des principes de l'Économie Bleue. La clé est de comprendre que des problèmes interconnectés peuvent révéler des portefeuilles d'opportunités, ce que met en œuvre la démarche de « scan and screen » exposée ailleurs dans l'ouvrage. Plutôt que de chercher une solution à un problème unique selon une logique de cause à effet, qui ne traite souvent que les symptômes et non les causes profondes, l'approche redirige les flux existants d'énergie, de matériaux et de financements vers ce qui compte le plus : faire en sorte que chacun voie ses besoins de base couverts et puisse s'épanouir au sein de sa communauté.
Cette logique se prolonge dans une approche de la concurrence fondée sur le portefeuille : de multiples flux de revenus interconnectés sont établis, de sorte que la compétition se joue au niveau du système et non à celui du produit ou du service pris isolément. Le concurrent n'est plus l'autre producteur d'aliments et de boissons, mais l'autre écosystème capable de produire plus d'eau, de nutrition, d'énergie, de santé, de logement et d'emplois, pris comme inspiration pour faire mieux.
Ce que ça donne concrètement
- Confronté au problème de l'huile de palme, Gunter Pauli s'est consacré à la création d'alternatives : la production de détergents à partir d'extraits de pelures d'agrumes, un résidu de la production de jus, et la régénération de la forêt tropicale. Cela démontre selon lui que le dommage causé peut être défait si l'on est prêt à y consacrer du temps et des ressources, et si l'on s'engage à aller au-delà de la science établie.
- Le regroupement des innovations en grappes crée assez de valeur pour que certains produits soient proposés à des tarifs fortement réduits, voire gratuitement au point d'usage, créant ainsi de nouveaux Communs.
- À Las Gaviotas, en Colombie, l'eau potable filtrée par la forêt est fournie gratuitement à la population locale, cette eau étant le résultat de la régénération de la forêt tropicale.
- À Berlin, en Allemagne, des couches sont fournies gratuitement aux familles avec bébés, en conséquence de la production d'un terreau de haute qualité destiné à la plantation d'arbres fruitiers.
