Ce que la Nature fournit, et que l'on néglige
Gunter Pauli rappelle l'étendue de ce que la Nature délivre sans facturer : non seulement l'air, la nourriture, l'eau, les produits chimiques et les minéraux, mais aussi la génétique, les remèdes et la beauté. Elle régule le climat, décontamine et minéralise l'eau, convertit les résidus en aliments. Elle prévient l'érosion, entretient la fertilité des sols, pollinise, équilibre les nuisibles et les populations. Elle maintient les cycles de vie et la diversité génétique. Ce sont ces fonctions qui soutiennent la vie et permettent à tous de partager ce que nous avons.
Le constat posé est sévère : ces communs naturels sont au mieux négligés, au pire exploités. Les pâturages sont surpâturés, l'air pollué. Certains se croient autorisés à prendre de la Nature tout ce qu'ils peuvent, sans lui laisser le moindre répit pour renforcer sa capacité à absorber une demande excessive.
La privatisation de ce qui est nécessaire à la vie
Le texte pointe un basculement particulièrement préoccupant : la mise sur le marché de services rendus par les communs naturels, à commencer par l'approvisionnement en eau potable. La question posée est directe : comment peut-on offrir à profit ce qui est nécessaire à la vie ?
Les aquifères d'eau de source sont exploités au delà de leur capacité de reconstitution, transformant l'eau, essence de la vie qui appartient à tous, en produit commercial embouteillé (le plus souvent dans des bouteilles en plastique) et expédié dans le monde entier. La génétique est elle aussi accaparée, beaucoup d'« inventions » n'étant rien de plus que la découverte de ce que la Nature a conçu et créé il y a des millions d'années, dans le seul but de l'exploiter commercialement et d'en réserver l'accès à ceux qui peuvent payer.
La pollinisation offre le cas le plus parlant. Les abeilles et les autres insectes pollinisateurs sont affectés par un usage inconsidéré et non régulé de toxines. Les conséquences non voulues sont traitées comme des dommages collatéraux et passées par pertes et profits, tandis que les entreprises concernées conservent leur licence d'exploitation et continuent d'endommager les communs au nom du prétendu progrès et de la productivité. Sans service gratuit de pollinisation, il n'y aurait ni fruits, ni légumes, ni vin, ni noix sur nos tables.
Le sol, peau fine de la Terre
Le sol, et la génération continue ainsi que la minéralisation de la couche arable, constituent une autre part des communs naturels, critique pour la survie à long terme et pourtant largement négligée. Gunter Pauli met en cause une croyance aveugle selon laquelle la modification génétique, l'hydroponie, la nutrition créée en laboratoire, les systèmes informatiques dotés d'IA et la surveillance satellitaire des régimes météorologiques suffiront à produire toute la nourriture nécessaire pour neuf milliards de personnes. La réalité est que sans sol riche en carbone, ou « terre noire », il n'y aura pas d'agriculture durable pour les générations futures.
Le sol est aujourd'hui exploité selon la vue simpliste qu'il suffirait d'ajouter de l'azote, du phosphore et du potassium pour accroître la productivité, en ignorant la richesse des micro organismes, chacun avec un rôle très spécifique dans la Nature, qui prospèrent dans cette couche arable appelée la « peau fine » de la Terre.
À cela s'ajoute la surexploitation des terres et des mers par les méthodes agricoles et halieutiques actuelles : les nutriments sont consommés sans être reconstitués, les forêts sont considérées comme des fermes à arbres, consommées sans replantation de biodiversité. Il en résulte des conditions climatiques déséquilibrées, avec des hausses spectaculaires de température et l'acidification de l'air, de l'eau et du sol.
Ce que ça donne concrètement
Le regroupement d'innovations crée assez de valeur pour que certains produits soient proposés à des tarifs très réduits, voire gratuitement au point d'usage, ce qui crée de nouveaux communs et un intérêt populaire large à recevoir gratuitement ce qui est considéré comme nécessaire à la vie. Deux cas sont cités :
- Las Gaviotas, en Colombie : fourniture gratuite d'eau potable filtrée par la forêt à la population locale, l'eau étant le résultat de la régénération de la forêt tropicale.
- Berlin, en Allemagne : fourniture gratuite de couches aux familles avec bébés, résultat de la création d'une couche arable de haute qualité destinée à la plantation d'arbres fruitiers.
Ces deux cas illustrent la logique d'ensemble : une fois admis que l'on peut transformer des problèmes interconnectés en portefeuilles d'opportunités, comme le fait la Nature, il devient possible de répondre aux besoins de base de tous avec des produits et services stratégiques pour la vie, disponibles localement à un coût bien inférieur, pour le Bien commun de tous.
