L'habitude que le principe conteste
Gunter Pauli formule le point de départ en termes simples : il est contraire à l'éthique de se contenter de faire moins de mal. « Voler moins reste voler ; polluer moins reste polluer. » Le seul discours sur la minimisation de l'impact négatif sur l'environnement ne suffit pas. Il en tire une conséquence directe : on ne peut pas célébrer ceux qui réduisent la pollution, ni accepter que des acteurs du marché infligent sciemment des dommages sociaux, économiques et environnementaux.
Ce refus s'inscrit dans une critique plus large du modèle d'affaires traditionnel, centré sur la maximisation du profit. Dans des marchés en concurrence effective, cette logique pousse à augmenter la production pour accroître les revenus et capter des économies d'échelle, donc à produire plus d'un nombre limité de biens et services à coût marginal plus faible. La gestion de la chaîne d'approvisionnement réduit le nombre de fournisseurs et élimine les stocks au profit du juste à temps. L'effet net est que la part relative du travail et des matières premières dans la valeur totale du produit diminue, et avec elle les revenus tirés des matières premières comme les salaires et avantages des travailleurs. L'automatisation permet de fabriquer largement « sans travail » ; la robotisation et l'IA suppriment le besoin de personnel ; drones et voitures sans conducteur éliminent le travail jusque dans le dernier kilomètre.
Ce que le principe propose
L'approche de l'Économie Bleue présente ses modèles d'affaires de manière intransigeante : un objectif clair, des principes transparents, et la formation d'une nouvelle génération d'entrepreneurs dévoués au Bien commun. Certains y voient une démarche révolutionnaire ; Gunter Pauli la présente comme l'un des moyens de répondre aux urgences sociales et environnementales de notre temps avec les meilleurs outils disponibles.
La philosophie, les concepts, les méthodologies et les outils décrits ne sont ni des axiomes ni des lois : ils émergent de l'observation d'initiatives effectivement mises en œuvre, et des leçons tirées de celles qui n'ont pas encore réussi ou ont été fortement retardées, faute d'avoir su concevoir et exécuter mieux. L'auteur revendique le principe allemand Schaffen ist Wissenschaft (faire, c'est de la science).
Le réseau ZERI reçoit l'apport continu de milliers de scientifiques qui collaborent depuis la naissance du concept à l'Université des Nations Unies en 1994. Dès qu'un ou deux d'entre eux confirment de nouvelles compréhensions et ouvrent des occasions d'améliorer les systèmes existants, l'approche est adaptée et transformée. La démarche se veut non dogmatique : « nous tendons la main plutôt que d'enseigner », « exposer plutôt qu'imposer ». C'est cette exposition continue aux opportunités, jointe à la mise en œuvre réussie et à l'amélioration continue, qui crée les conditions d'une éthique placée au centre.
Ce que ça donne concrètement
Sur les batteries : l'éthique au centre signifie ne pas se satisfaire de « batteries plus efficaces ». L'objectif reste de n'avoir aucune batterie métallique, puisque les batteries dépendent de l'extraction minière, qu'une hausse spectaculaire de la demande entraînerait davantage de mines, donc davantage de cicatrices sur le visage de la Terre, avec un apport énergétique massif fondé sur les combustibles fossiles. Cela ne signifie pas s'opposer au stockage d'énergie et de puissance : il s'agit de chercher des méthodes qui libèrent le monde d'une dépendance accrue à celles qui engloutissent sans discernement carburants, minéraux et métaux.
Sur la propriété : les modèles d'affaires sont mis en open source. Bénéficiant des contributions gratuites de milliers de personnes, l'approche ne peut ni ne veut en tirer un gain personnel. Une accélération rapide et profonde du changement transformateur suppose une politique open source poursuivie de façon créative, sans les entraves traditionnelles qui restreignent l'accès, comme les brevets ou les droits de propriété intellectuelle. La clé n'est pas la technologie elle-même mais les nouveaux modèles d'affaires créés par l'approche, toujours prêts à être adaptés au temps et au lieu, dans le respect des auteurs des idées et des technologies. Ces modèles doivent détourner la société d'une fixation sur les produits et les procédés, vers la conception d'approches éthiques par nature, qui utilisent ce qui est disponible et orientent vers la santé et le bonheur.
Sur la transmission : l'éthique au centre interdit de se limiter à l'ici et maintenant et au savoir déjà accumulé. Gunter Pauli affirme la responsabilité d'inspirer les enfants et d'accepter que tous nos diplômes aient une date de péremption. Les enfants tiennent la fantaisie pour une réalité, croient que tout est possible, savent dialoguer avec les animaux et engager la conversation avec les plantes, tandis que les adultes, à la maison ou au bureau, cherchent continuellement à éliminer les idées créatives en classant le nouveau comme impossible, ou en le renvoyant à une vision qui ne se matérialisera jamais à court terme. D'où la nécessité de réveiller l'enfant en chacun de nous, et la pratique personnelle de l'auteur : traduire les projets réussis en fables qu'il prend plaisir à partager avec des enfants dans le monde entier.
La force du principe tient à ce choix de direction : sans savoir exactement où le chemin mène, on y intègre fidèlement le meilleur de tous, en sachant que les résultats seront meilleurs que tout ce qui a précédé, à condition d'avoir de la patience.
