La DeuxiÚme Révolution Verte à Portée de Main

Une Vision pour Atteindre Ceux Qui Sont Laissés pour Compte sur le Sous-continent Indien
Répondre aux Besoins Fondamentaux en Symbiose avec les SystÚmes Naturels
Par Dr. Ashok Khosla et Gunter Pauli
Basé sur les dialogues du 13 au 19 juin 2004
Le Pays des Moussons abrite 1,3 milliard de personnes rĂ©parties sur 7 nations. Cela reprĂ©sente un cinquiĂšme de lâhumanitĂ©. PrĂšs des trois quarts de la population vit en milieu rural. La moitiĂ© de la faim dans le monde se trouve en Asie du Sud. Les problĂšmes environnementaux sont Ă©normes : dĂ©gradation excessive des terres, Ă©puisement massif des forĂȘts, qualitĂ© mĂ©diocre et raretĂ© de lâeau, ainsi quâune demande Ă©nergĂ©tique en forte augmentation. Le taux dâalphabĂ©tisation des femmes nâatteint que 36 %, et le systĂšme de castes continue de prĂ©dĂ©terminer la vie de la grande majoritĂ© des populations.
La rĂ©gion peut sâappuyer sur 5 000 ans de tradition et de culture. Elle fut lâune des plus riches sur Terre jusquâaux invasions Ă©trangĂšres et Ă la colonisation au dĂ©but du XVIIe siĂšcle. Les avancĂ©es culturelles et scientifiques qui en ont dĂ©coulĂ© ont enrichi lâhumanitĂ©. Sa biodiversitĂ© est unique et elle est le berceau de la premiĂšre rĂ©volution verte. Le Dr Norman Borhaug, directeur du Centre international dâamĂ©lioration du maĂŻs et du blĂ© au Mexique, a rĂ©ussi Ă introduire la rĂ©volution verte en Inde et au Pakistan. Si personne ne conteste les immenses bĂ©nĂ©fices apportĂ©s aux populations souffrantes, des faits indiscutables nous obligent Ă envisager la DeuxiĂšme RĂ©volution Verte, et bien plus encore.
Le moment est venu de rĂ©pondre aux besoins fondamentaux de tous sur Terre. La situation actuelle est loin dâĂȘtre satisfaisante, surtout lorsquâon constate quotidiennement la souffrance des pauvres et leur manque dâaccĂšs Ă lâeau, Ă la nourriture, au logement, Ă lâĂ©nergie, aux soins de santĂ©, Ă lâemploi et Ă lâĂ©ducation. Les auteurs de ce document de vision estiment quâun changement radical â passant dâune approche verticale et axĂ©e sur des problĂ©matiques isolĂ©es Ă une approche systĂ©mique en symbiose avec la nature â permettra aux communautĂ©s de passer de la raretĂ© et de la pauvretĂ© Ă lâabondance et Ă des moyens de subsistance durables, en harmonie avec lâĂ©cosystĂšme et en sâappuyant sur la richesse de leur tradition et de leur culture.
La Fin de la Patience
Lors de la ConfĂ©rence des Nations Unies sur lâEnvironnement et le DĂ©veloppement (CNUED) qui sâest tenue Ă Johannesburg en 2002, les gouvernements ont convenu dâun objectif audacieux : rĂ©duire de moitiĂ© la pauvretĂ© dâici 2015. Notre rĂ©action immĂ©diate fut : « Quâen est-il de lâautre moitiĂ© ? » Il est nĂ©cessaire dâimaginer un cadre de dĂ©veloppement qui ne renonce pas dĂšs le dĂ©part Ă 50 %, mais qui a pour ambition dâatteindre tous ceux qui sont laissĂ©s pour compte.
Nous croyons quâil existe suffisamment de ressources renouvelables pour rĂ©pondre aux besoins fondamentaux de tous, car, en rĂ©alitĂ©, la seule espĂšce sur Terre incapable de satisfaire lâensemble de ses besoins essentiels est lâespĂšce humaine. Pire encore, lâĂȘtre humain est la seule espĂšce capable de produire des choses que personne ne dĂ©sire. On estime que 90 % de toutes les matiĂšres premiĂšres â renouvelables ou non â finissent en dĂ©chet. Nos programmes agricoles, truffĂ©s dâimportantes subventions, provoquent lâĂ©rosion des sols et reposent sur des intrants artificiels qui, bien quâaugmentant la productivitĂ© Ă court terme, compromettront Ă long terme lâefficacitĂ© de lâensemble de lâĂ©cosystĂšme dont nous dĂ©pendons.
Les pauvres ne peuvent plus attendre que les riches se dĂ©cident. Ă une Ă©poque oĂč la lassitude des donateurs et la rĂ©duction des budgets sont monnaie courante dans les agences dâaide â et oĂč lâassistance se limite aux crises les plus graves â la souffrance continue pour la grande majoritĂ©. Certes, il existe quelques poches de progrĂšs dans le monde, mais les statistiques confirment ce que lâauteur souhaite dĂ©montrer : « si vous plongez une main dans de lâeau glaciale et lâautre dans de lâeau bouillante, en moyenne, vous devriez vous sentir bien ». La rĂ©alitĂ© est bien diffĂ©rente !
Lorsquâune mĂšre ne peut nourrir ses enfants, lorsque la corruption draine les ressources rares et que des analyses simplistes conduisent Ă des solutions tout aussi simplistes, provoquant des dommages collatĂ©raux, le dĂ©sespoir sâinstalle. Mais lorsque les communautĂ©s sont autonomisĂ©es et que les prioritĂ©s sont dĂ©finies localement, des initiatives Ă©mergent rapidement. Ce document de vision appelle Ă mettre fin Ă lâattente et Ă sâengager dĂšs maintenant pour atteindre chacun.
Le cĆur de cette approche repose sur un systĂšme : plusieurs objectifs seront atteints grĂące Ă de multiples outils. Câest ainsi que fonctionnent les systĂšmes naturels. Lâincroyable biodiversitĂ©, avec ses millions dâespĂšces chacune ayant su se tailler une niche unique et sâadaptant continuellement aux changements de ce long chemin de coĂ©volution â oĂč rien nâest permanent et oĂč tout cherche des partenaires pour satisfaire les besoins essentiels â nous en offre lâinspiration.
Les 5 Royaumes de la Nature
Selon la biologiste Lynn Margulis, les espĂšces doivent ĂȘtre classĂ©es selon les « 5 Royaumes de la Nature » : animaux, plantes, champignons, algues (protoctistes) et bactĂ©ries (Monera). Chaque royaume compte des millions de membres partageant une approche commune de la chimie, de la biologie et de la physique. Les champignons digĂšrent la nourriture Ă lâextĂ©rieur de leur corps, les micro-algues peuvent pĂ©nĂ©trer les roches sans les dĂ©truire, les bactĂ©ries rĂ©alisent sans cesse des modifications gĂ©nĂ©tiques, la majoritĂ© des espĂšces animales se compose de vers, et le magnĂ©sium inorganique devient accessible aux plantes grĂące aux algues. Chacun de ces royaumes transforme les nutriments et lâĂ©nergie, mais ensemble, ils sont capables dâintĂ©grer et de sĂ©parer toute matiĂšre Ă tempĂ©rature et pression ambiantes.
Chaque espĂšce produit des dĂ©chets, mais rien nâest perdu. Ce qui est dĂ©chet pour lâune peut ĂȘtre nutriment ou source dâĂ©nergie pour une autre. Cela assure la transformation continue de la matiĂšre et de lâĂ©nergie sur Terre. De plus, ce processus purifie, puisque les virus ne peuvent survivre Ă plus de deux changements dans la chimie et la biologie ambiantes. Les toxines, susceptibles de compromettre la vie dâune espĂšce, sont neutralisĂ©es et deviennent trĂšs probablement un nutriment pour une espĂšce dâun autre royaume. Nous rĂ©alisons ainsi que les systĂšmes naturels sont dâautant plus efficaces lorsquâils sont diversifiĂ©s, et dâautant plus rĂ©silients lorsquâils sont locaux.
Les Ă©cosystĂšmes se contentent de ce quâils possĂšdent et tolĂšrent les comportements erratiques de quelques-uns â car les exceptions confirment la rĂšgle. Peu dâintrants proviennent de lâextĂ©rieur, bien que le vent et les oiseaux migrateurs assurent des connexions avec des systĂšmes extĂ©rieurs. DĂšs quâune niche se prĂ©sente, quâun nouvel Ă©lĂ©ment arrive ou quâun changement environnemental survient, le systĂšme sâintĂšgre, adopte et sâadapte rapidement Ă ce processus dynamique de coĂ©volution.
La vision est que la conception de moyens de subsistance durables sâinspire du fonctionnement des Ă©cosystĂšmes, de leur Ă©volution et de leur capacitĂ© Ă rĂ©pondre aux besoins de chacun avec ce qui est disponible dans le systĂšme. Il ne sâagit pas dâun appel Ă un retour aux systĂšmes de vie primitifs, mais dâune invitation Ă fusionner le meilleur de la science avec la capacitĂ© gĂ©nĂ©rative des systĂšmes naturels, grĂące Ă lâingĂ©niositĂ© de la biologie, de la chimie et de la physique. Cela nous permettra dâobtenir des rĂ©sultats ambitieux tout en renforçant notre confiance dans le systĂšme de production et de consommation apparu sur Terre aprĂšs des milliards dâannĂ©es dâĂ©volution.
De lâApproche LinĂ©aire Ă une Conception SystĂ©mique
Lâobjectif du dĂ©veloppement social et Ă©cologique est de rĂ©pondre aux besoins fondamentaux. Ces besoins sont interconnectĂ©s : la capacitĂ© Ă produire de lâeau potable est directement liĂ©e Ă la production dâĂ©nergie, et la possibilitĂ© de garantir des services de santĂ© est intimement liĂ©e Ă lâalimentation. Bien que tout soit interdĂ©pendant, nous agissons souvent sur des problĂ©matiques isolĂ©es sans considĂ©rer leur impact sur dâautres espĂšces, ni sur la mince croĂ»te terrestre et la fine couche dâair dont nous dĂ©pendons.
La vision des moyens de subsistance durables repose sur le fait quâaucun Ă©lĂ©ment ne peut ĂȘtre traitĂ© avec succĂšs sans que les autres besoins essentiels identifiĂ©s par la communautĂ© ne le soient Ă©galement. Si une communautĂ© souhaite disposer dâeau potable (ce que rares sont ceux qui refuseraient), il est indispensable de garantir lâaccĂšs Ă des ressources Ă©nergĂ©tiques renouvelables. La recherche de ces ressources introduira probablement le biodiesel, une nouvelle culture lucrative susceptible de concurrencer lâusage des terres agricoles. La conception dâun projet, en Ă©valuant de maniĂšre crĂ©ative ce qui est immĂ©diatement disponible et en Ă©tablissant les connexions, rĂ©duira considĂ©rablement la dĂ©pendance aux sources extĂ©rieures.
Un observateur extĂ©rieur verrait le nĂ©ant lĂ oĂč tout existe, ou au contraire, verrait beaucoup lĂ oĂč la population locale ne perçoit rien. La clĂ© rĂ©side dans la capacitĂ© Ă engager le dialogue, Ă dĂ©couvrir ce qui est Ă portĂ©e de main et Ă relier les points pour transformer lâensemble en un systĂšme gĂ©nĂ©rateur indĂ©finiment des besoins fondamentaux.
Lorsque la population locale souffre de maladies gastro-intestinales, nous serions tentĂ©s de solliciter une assistance mĂ©dicale, des mĂ©dicaments bon marchĂ© et la construction dâun hĂŽpital. La communautĂ© internationale des donateurs pourrait alors fournir ces Ă©lĂ©ments, mais cela engendrerait une dĂ©pendance permanente. DĂšs quâun accord dâapprovisionnement international expire ou quâun changement de gouvernement redĂ©finit les prioritĂ©s, les financements sâĂ©vaporeraient et le systĂšme social sâeffondrerait. Il est impossible dâatteindre lâautosuffisance dans un tel modĂšle.
Si, en revanche, les maladies gastro-intestinales sont causĂ©es par des souches bactĂ©riennes puissantes se dĂ©veloppant dans une eau fortement acide â consĂ©quence de la dĂ©forestation â alors il faut replanter des arbres. Ce reboisement ne peut sâeffectuer sans une plantation symbiotique avec des champignons mycorhiziens, qui fourniront les nutriments nĂ©cessaires aux jeunes arbres. Durant leur pĂ©riode dâadaptation, ces arbres perdront beaucoup de feuilles et dâaiguilles, formant un tapis dâhumus qui modifiera le pH, chassant ainsi les bactĂ©ries nuisibles et favorisant des prĂ©cipitations accrues. Lâeau ainsi gĂ©nĂ©rĂ©e pourra ĂȘtre utilisĂ©e par lâhĂŽpital local, rĂ©duisant le besoin en lits, tandis que la rĂ©gion sĂ©questrera du dioxyde de carbone et pourra prĂ©tendre Ă des crĂ©dits carbone. VoilĂ ce quâest une conception systĂ©mique.
Les Budgets du SystĂšme
Si lâon propose de produire de lâeau potable, cela nĂ©cessitera un budget. Si lâon lance un programme de lutte contre les maladies, un budget sera Ă©galement requis. Si lâon souhaite entreprendre un programme de reboisement, il faut encore un budget. Lorsque ces trois initiatives sont envisagĂ©es simultanĂ©ment, le manque de financements obligera Ă Ă©tablir des prioritĂ©s. Comment choisir entre ces besoins fondamentaux ? En rĂ©alisant simultanĂ©ment ces trois actions au sein dâun mĂȘme systĂšme, on crĂ©e un modĂšle durable qui fonctionnera et Ă©voluera indĂ©finiment.
La vision des auteurs est que toutes les initiatives aborderont plusieurs objectifs. Le processus dâapprentissage des systĂšmes sociaux et Ă©cologiques rĂ©vĂ©lera des liens insoupçonnĂ©s entre phĂ©nomĂšnes, processus et rĂ©sultats. Câest la symbiose et la synergie qui permettront dâobtenir des rĂ©sultats plus rapides et plus ambitieux, Ă moindre coĂ»t. VoilĂ le type dâagenda dont nous avons urgemment besoin.
Si lâon proposait dâaugmenter la disponibilitĂ© des acides aminĂ©s essentiels dâun facteur 1 000 avec les ressources actuelles, on ne serait guĂšre pris au sĂ©rieux. De mĂȘme, se focaliser uniquement sur lâaugmentation de la production de blĂ© ou de maĂŻs ne permettrait pas dâatteindre un tel rĂ©sultat ambitieux. La rĂ©volution verte ne peut accomplir une telle prouesse. Mais en combinant les ressources disponibles et en « mettant en action les 5 royaumes », on obtient des rĂ©sultats Ă©tonnants. Ces rĂ©sultats, qui relĂšveraient de la fantaisie pour une approche Ă objectif unique, sont la norme dans une dĂ©marche systĂ©mique.
Prenons lâexemple du cafĂ© et du thĂ©. Les agriculteurs du monde entier souffrent : les prix sont historiquement bas et la surproduction conduit Ă la faillite et Ă la pauvretĂ©. Une analyse minutieuse montre que nous ne consommons que 0,2 % de la biomasse dâun cafĂ©ier (0,1 % pour le thĂ©), le reste Ă©tant considĂ©rĂ© comme dĂ©chet. Ce dĂ©chet, riche en cafĂ©ine, ne peut ĂȘtre utilisĂ© comme fourrage pour les animaux. Alors quâune tasse de cafĂ© se vend Ă environ 3 USD dans un simple cafĂ© des pays industrialisĂ©s, lâagriculteur ne reçoit quâenviron 0,1 centime pour les matiĂšres premiĂšres exploitĂ©es.
La rĂ©alitĂ© est que, de lâInde Ă lâAfrique en passant par lâAmĂ©rique latine, les agriculteurs sâappauvrissent et doivent choisir entre la faim, les drogues ou la fuite vers la ville. Le cafĂ© issu du commerce Ă©quitable, le cafĂ© biologique ou encore les programmes de substitution nâont pu, jusquâĂ prĂ©sent, sortir les agriculteurs de la pauvretĂ© â il en faut davantage.
Pourtant, le potentiel est immense. La valeur cachĂ©e rĂ©side dans la possibilitĂ© de multiplier par 500 la productivitĂ© de cette biomasse (passant de 0,2 % Ă 100 %). Si cette biomasse pouvait obtenir la mĂȘme valeur ajoutĂ©e que celle gĂ©nĂ©rĂ©e par un cafĂ© qui, en versant de lâeau sur du cafĂ© moulu ou un sachet de thĂ©, transforme un produit brut en une boisson de grande valeur, il serait Ă©vident de constater lâĂ©norme potentiel Ă©conomique. La question cruciale est donc : comment transformer les 498 unitĂ©s de dĂ©chet actuelles en une ressource gĂ©nĂ©ratrice de revenus considĂ©rables ?
Dans le cas du cafĂ© â une plante riche en cafĂ©ine â celle-ci pourrait constituer un excellent nutriment pour les champignons, notamment les shiitake. Or, ces champignons se vendent sur le marchĂ© international Ă un prix Ă©levĂ© (40 USD le kilo dĂ©shydratĂ©) et leur production, stimulĂ©e par la cafĂ©ine, est deux fois plus rapide que sur des bĂ»ches de bois dur telles que le chĂȘne. Mieux encore, cultiver des champignons sur du cafĂ© â lui-mĂȘme bois dur â permet de prĂ©server les forĂȘts de chĂȘnes de lâexploitation. Les rĂ©sidus de cafĂ©, aprĂšs rĂ©colte des champignons, sont enrichis en protĂ©ines (dont des acides aminĂ©s essentiels), faisant de ces restes un aliment idĂ©al pour poulets et porcs. Les animaux produisent du fumier, qui peut ĂȘtre converti par les bactĂ©ries en gaz mĂ©thane, et le rĂ©sidu liquide constitue un excellent aliment pour des algues riches en oligo-Ă©lĂ©ments. En additionnant la quantitĂ© dâacides aminĂ©s essentiels gĂ©nĂ©rĂ©s Ă partir des dĂ©chets de cafĂ©, on comprend comment les systĂšmes naturels parviennent Ă crĂ©er lâabondance et des moyens de subsistance.
Principes de Développement pour le Sous-continent Indien
Les concepts prĂ©sentĂ©s ont Ă©tĂ© Ă©prouvĂ©s par un riche processus dâessais et dâerreurs. Ils sâappuient sur les ressources disponibles, abordent de multiples problĂ©matiques et garantissent une mise en Ćuvre rapide en coĂ©volution avec lâĂ©cosystĂšme local. Lorsque les communautĂ©s se rendent compte quâelles peuvent rĂ©pondre rapidement Ă leurs besoins avec ce quâelles possĂšdent, la mise en Ćuvre dĂ©pendra uniquement des cycles naturels des saisons et des moussons ainsi que de leur propre processus de dĂ©couverte.
Câest dans ce contexte que le tissu social et la capacitĂ© dâingĂ©nierie, dĂ©veloppĂ©s pendant des dĂ©cennies par Development Alternatives, souhaitent sâassocier Ă ZERI afin dâĂ©tudier les communautĂ©s du sous-continent indien et de lancer une sĂ©rie de projets dĂ©montrant la viabilitĂ© et la fructuositĂ© des options stratĂ©giques dĂ©crites ci-dessus. Les deux organisations sâengagent Ă Ă©couter en prioritĂ© les besoins des communautĂ©s et, grĂące Ă une meilleure comprĂ©hension des opportunitĂ©s et Ă une mise en relation crĂ©ative dâĂ©lĂ©ments apparemment disparates, Ă les traduire en actions concrĂštes sur le terrain afin dâatteindre ceux qui sont laissĂ©s pour compte.
Cela exigera pour tous une redĂ©couverte de ce qui existe, une volontĂ© dâĂȘtre inspirĂ© par les systĂšmes naturels, de sâappuyer sur la biodiversitĂ© et de transformer les rĂȘves des enfants en rĂ©alitĂ©.
Quelques Cas Pilotes : Poulets, Pierres et Irrigation
Un jeune entrepreneur achĂšte des poussins ĂągĂ©s de deux jours auprĂšs dâun Ă©levage industriel ; il paie en espĂšces pour lâalimentation et pour une sĂ©rie de bouteilles colorĂ©es. Il apprend Ă peser les poulets aprĂšs 28 et 45 jours. Ă ce stade, ils devraient ĂȘtre prĂȘts Ă ĂȘtre vendus Ă environ 50 roupies le kilo. Lâobjectif est clair : obtenir un poulet dâau moins 1,2 kg aprĂšs 45 jours. Les matĂ©riaux sont lĂ : si le poulet nâatteint pas la cible, on ajoute des hormones de croissance. Le concept est simple : lâentrepreneur investit en espĂšces et reçoit en retour des poulets mĂ»rs, gĂ©nĂ©rant ainsi des revenus. Malheureusement, cette approche nâest pas durable, car elle repose fortement sur des additifs artificiels et crĂ©e une dĂ©pendance totale vis-Ă -vis des fournisseurs extĂ©rieurs. La qualitĂ© du poulet est alors discutable et les marges trĂšs faibles.
Imaginez le scĂ©nario suivant : la rĂ©gion cultive des arachides. Une partie des arachides est rĂ©servĂ©e pour nourrir les poulets, une espĂšce locale qui mettra 90 Ă 120 jours pour atteindre une maturitĂ© de 3 Ă 3,5 kg de viande. Pour obtenir 3 kg de protĂ©ines animales, il faut fournir 6,5 kg de protĂ©ines vĂ©gĂ©tales ou issues de champignons. Les arachides ne sont commercialisĂ©es que dĂ©cortiquĂ©es ; leurs coques sont rĂ©cupĂ©rĂ©es et, associĂ©es aux herbes locales ou Ă la paille de blĂ© et de maĂŻs, sont transformĂ©es en substrat pour la culture de champignons. Ces champignons, qui font partie de lâalimentation locale, contribuent Ă la sĂ©curitĂ© alimentaire. Le substrat Ă©puisĂ© est ensuite enrichi en acides aminĂ©s essentiels â notamment en lysine, trĂšs prisĂ©e par les poulets â et les restes de cuisine recueillis dans la communautĂ© complĂštent leur Ă©quilibre alimentaire.
Ces poulets, riches en nutriments et peu coĂ»teux Ă Ă©lever, transforment les ressources locales en une valeur bien supĂ©rieure. Ils se vendront Ă un bon prix sur le marchĂ© et pourront concurrencer avec succĂšs les poussins industriels dĂ©pourvus de goĂ»t et de qualitĂ©. Et ce nâest lĂ que le dĂ©but.
Autour de la ville de Jhansi, des concasseurs de roches dominent le paysage. Les amas de poussiĂšre de roche, riches en magnĂ©sium, restent inutilisĂ©s pendant des annĂ©es. Pourtant, cette poussiĂšre est un Ă©lĂ©ment essentiel pour rĂ©gĂ©nĂ©rer le sol arable. AprĂšs la disparition de la couverture forestiĂšre et des annĂ©es dâagriculture intensive, la rĂ©gion souffre dâĂ©rosion des sols. Ce problĂšme ne pourra ĂȘtre rĂ©solu quâen ajoutant des oligo-Ă©lĂ©ments suffisants, permettant Ă des millions de micro-organismes â des bactĂ©ries aux micro-algues â de transformer ces Ă©lĂ©ments en une base fertile pour les plantes. Sans effort pour reconstituer le sol, la culture des arachides ne fera quâaccĂ©lĂ©rer lâĂ©rosion. Des annĂ©es de focalisation sur les trois nutriments N, P et K (azote, phosphore et potassium) ont laissĂ© de cĂŽtĂ© les oligo-Ă©lĂ©ments essentiels. Or, comme nous le savons, les plantes ne peuvent vivre sans chlorophylle, laquelle dĂ©pend du magnĂ©sium. LibĂ©rons donc le magnĂ©sium contenu dans la poussiĂšre de roche.
Une initiative a Ă©tĂ© lancĂ©e pour transformer les dĂ©chets agricoles et municipaux en compost et le fumier animal en vermicompost. Ce matĂ©riau de haute qualitĂ©, enrichi de 10 Ă 15 % de poussiĂšre de roche, fournirait non seulement des nutriments immĂ©diatement disponibles, mais aussi les micro-nutriments nĂ©cessaires pour reconstituer le sol arable. La poussiĂšre de roche, dĂ©jĂ produite et considĂ©rĂ©e comme une nuisance, permettrait de rĂ©gĂ©nĂ©rer le sol Ă un rythme de 1 Ă 10 cm par an. MĂȘme une augmentation dâun centimĂštre amĂ©liorerait considĂ©rablement la rĂ©tention dâeau apportĂ©e par la mousson, rĂ©duisant ainsi les besoins en irrigation et en barrages de rĂ©tention.
Lâeau est, bien entendu, la base de la vie. Lorsquâon fore un puits pour fournir une ville en eau potable, il est essentiel de vĂ©rifier la tempĂ©rature de lâeau. Si celle-ci est froide et prĂ©sente un diffĂ©rentiel dâenviron 20 degrĂ©s avec lâair ambiant, il devient aisĂ© dâutiliser cette eau pour crĂ©er de la condensation. Les systĂšmes de tuyauterie conçus pour lâirrigation goutte-Ă -goutte cesseront alors de perdre de lâeau de lâintĂ©rieur vers lâextĂ©rieur, ne laissant sâĂ©couler que lâextĂ©rieur. Ă lâimage dâun verre dâeau froide qui « sue » lorsquâil est exposĂ© Ă lâair humide, lâeau froide provenant de riviĂšres, de puits artĂ©siens ou dâaquifĂšres profonds ne devrait pas ĂȘtre exploitĂ©e sans gĂ©nĂ©rer un surplus de condensat. PlutĂŽt que de consommer lâeau, pourquoi ne pas la crĂ©er ?
Les effets sont immĂ©diats : lâeau engendre plus dâeau. Avec une efficacitĂ© de 5 %, il serait mĂȘme possible de pomper lâeau une seule fois jusquâĂ un point Ă©levĂ© â Ă lâaide dâune pompe manuelle ou dâun gĂ©nĂ©rateur â en colorant le tuyau dâadmission en blanc (ou en le gardant transparent) et le tuyau de sortie en noir. Ce systĂšme de pompage deviendrait alors efficace et pratique, fournissant de lâeau sans en consommer, avec un minimum dâĂ©nergie. Si nous parvenons Ă Ă©liminer le besoin dâeau dâirrigation en crĂ©ant de lâeau dâirrigation, nous rĂ©duirons la pression sur les aquifĂšres en dĂ©plĂ©tion, et le condensat sera propre et abondant. Cela semble-t-il relever de la fantaisie ? Pourtant, câest ainsi que de nombreuses espĂšces vĂ©gĂ©tales et dâinsectes survivent chaque jour.
De la Fantaisie à la Réalité
Le dĂ©fi de crĂ©er des moyens de subsistance durables est immense, mais les opportunitĂ©s offertes par une approche systĂ©mique sont considĂ©rables. Development Alternatives et ZERI imagineront des systĂšmes capables dâaborder de multiples problĂ©matiques et sâengagent dans une quĂȘte perpĂ©tuelle des meilleures solutions, en sâappuyant sur le vieux proverbe sanskrit :
Le Proverbe Sanskrit
Asato mÄ sat gamaye â conduis-moi de lâillusion Ă la vĂ©ritĂ©
Tamaso mÄ jyotir gamaye â conduis-moi de la fantaisie Ă la rĂ©alitĂ©
Mrityor mÄ amritam gamaye â conduis-moi de la mort Ă lâimmortalitĂ©
Le rĂ©sultat sera lâavĂšnement de la DeuxiĂšme RĂ©volution Verte, ou plutĂŽt de la rĂ©volution brune (pour les champignons) et de la rĂ©volution bleue (pour lâeau). Ce sera la rĂ©volution arc-en-ciel, par laquelle lâhumanitĂ© pourra rĂ©pondre Ă ses besoins en coĂ©volution avec la nature.
