L'objectif ultime : une société en bonne santé et heureuse
Si l'approche d'Économie Bleue part d'une attention claire portée aux besoins de base des humains et de la Nature, elle garde une vision limpide de son objectif ultime : une société en bonne santé et heureuse. Cela s'obtient en concevant des portefeuilles de projets dans des communautés où l'argent circule localement, ce qui développe une forte cohésion sociale et une coopération solide. Une telle approche est transformatrice, comme l'ont montré le cas de Las Gaviotas en Colombie et celui du Centre Songhai au Bénin. Ces deux études de cas ont démontré que, même dans les conditions initiales les plus défavorables, il est possible de créer des emplois, de fournir des produits et des services, et même de rivaliser en prix et en performance avec les acteurs mondiaux, tout en visant la santé et le bonheur de la communauté.
Un équilibre entre ressources locales et économie élargie
L'essentiel est d'avoir dès le départ la clarté suivante : plutôt que de poursuivre avec les modèles de développement du passé, il convient d'adopter une approche d'Économie Bleue qui cherche à tracer une voie vers l'avenir, où nous ne pouvons prétendre connaître le résultat avec certitude, ni disposer de résultats garantis. Nous nous appuyons ici sur la création d'un système doté d'autopoïèse, c'est-à-dire d'un système capable de s'autoréguler, de s'adapter aux perturbations et de prospérer à l'intérieur de limites claires. L'approche d'Économie Bleue recherche donc un équilibre sain entre la création de valeur et le renforcement de la communauté à partir des ressources locales, et une intégration appropriée dans les économies nationales, régionales, voire mondiales. L'objectif n'est pas de créer des économies locales économiquement autosuffisantes, pas plus que nous ne voulons développer des économies locales entièrement dépendantes du service aux marchés internationaux : l'objectif est de créer un équilibre parmi les options disponibles, un équilibre qui serve la communauté et l'économie locales.
Las Gaviotas, remplacer les importations à moindre coût
À Las Gaviotas, par exemple, le projet vend de la colophane, la résine de pin transformée, à l'industrie locale de la peinture, surpassant les importations chinoises et vénézuéliennes. Il vend aussi l'excédent d'eau naturellement filtrée sur le marché national, en collaborant avec des chaînes de restaurants comme WOK à Bogota, désireuses d'offrir une alternative locale et de haute qualité. Ces ventes d'eau, minimes à l'échelle mondiale, entrent localement en concurrence avec des géants comme Coca Cola et Nestlé, mais contrairement à un approvisionnement en eau sur le marché international, l'offre locale génère un flux de trésorerie local additionnel bienvenu, qui permet à Gaviotas de maintenir l'eau potable en tant que Bien commun dans la communauté locale où l'eau est captée. À cela s'ajoute la térébenthine issue de la résine de pin, purifiée et transformée en un carburant qui fait fonctionner aussi bien les moteurs diesel que les moteurs à essence, éliminant le besoin d'importer du pétrole depuis l'extérieur de la région. Par ailleurs, la plantation de palmiers à huile entre les pins et la forêt locale biodiverse émergente, transformée dans une usine locale, procure à la région sa propre huile de cuisson. Ces deux substitutions d'importations à moindre coût, qui génèrent aussi des revenus par les salaires, augmentent sensiblement les liquidités disponibles dans l'économie locale, qui circulent plus vite et contribuent ainsi à créer davantage de pouvoir d'achat, ce qui bâtit une richesse et un capital social locaux.
Le Centre Songhai
Le Centre Songhai fonctionne selon les mêmes principes. Fruits, légumes, poissons et viandes locaux posent les bases d'une ferme productive dans une région périurbaine de Porto Novo, la capitale du Bénin. Mais ce n'est pas seulement la nourriture qui y est produite localement : tout l'équipement est entretenu sur place, et les pièces manquantes ne sont pas commandées avec des délais d'attente qui réduiraient les moteurs au silence pendant des mois, mais sont plutôt fabriquées localement, quitte à entretenir une fonderie et un atelier de métallurgie. Les œufs de caille produits, avec des oiseaux nourris principalement de larves élevées sur les abats de l'abattoir sur site, sont de grande qualité et très recherchés en France, ce qui permet au Centre Songhai d'exporter régulièrement son surplus à des prix qui ne seraient jamais viables sur le marché local. Cela offre un stimulant supplémentaire aux activités et permet de bâtir un capital social à un rythme accéléré, procurant l'environnement sain et heureux que nous recherchons tous. L'approche d'Économie Bleue n'est pas opposée à la mondialisation, elle est plutôt favorable à une version bien meilleure de celle-ci.

