Le résidu fait partie de tout processus naturel
Comme je l'ai dit, le processus linéaire de production et de consommation, focalisé sur quelques priorités isolées, génère énormément de déchets. Cette focalisation étroite sur les chaînes d'approvisionnement mondiales, l'externalisation et les centres de distribution qui gèrent le produit final destiné à la vente relègue tout le reste au rang de secondaire. Il n'y a rien de mal à générer du résidu, qui fait partie de tout processus naturel. L'essentiel est que le résidu ne soit pas gaspillé, et que ce qui reste d'un processus devienne l'intrant d'un autre processus. Ce principe peut s'étendre à tous les flux de matière, de nutriments et d'énergie. Quand nous croyons que tout a de la valeur, nous pouvons aller au-delà du simple recyclage des résidus, au-delà de la simple remise en cycle des déchets, et leur donner une valeur réelle, même à des choses comme les mauvaises herbes et les actifs échoués. Si nous admettons que potentiellement tout a de la valeur, mais que tout n'a pas nécessairement à avoir une valeur financière, alors nous changeons notre perception de nombreuses ressources. Cette approche crée l'opportunité de transformer tout ce qui nous entoure, même les déchets qui contaminent notre air, notre eau et notre sol, et des objets sans pertinence apparente pour notre savoir, en quelque chose qui génère de la valeur.
Tout a de la valeur, et chacun peut créer de la valeur
Le modèle actuel de production rationalisée et de consommation standardisée génère énormément de redondances, au point que les ressources humaines elles-mêmes sont souvent considérées comme dénuées de valeur. C'est dans ce contexte qu'une approche d'Économie Bleue postule non seulement que « tout a de la valeur », mais aussi que « chacun peut créer de la valeur ». Cette idée nous permet de concevoir des systèmes de production et de consommation capables non seulement de répondre aux besoins de base, mais aussi de mobiliser des ressources de base largement disponibles à faible coût, avec quelqu'un rémunéré pour accepter le déchet et les responsabilités qui lui sont associées. Cela crée des emplois, qui permettent aux personnes de faire partie de la société tout en déployant leur esprit créatif et en contribuant du mieux qu'elles peuvent. Cela permet à chacun de se dépasser.
Créer une valeur durable à partir des actifs échoués
Le résidu ne se limite pas aux déchets biologiques et à la mauvaise mobilisation des ressources humaines. Pour répondre au manque de biens et de services de base, une Économie Bleue doit aussi trouver des moyens de créer une valeur durable à partir des actifs échoués. Les investissements en capital accumulés au fil des années dans des installations perdent leur valeur lorsque les marchés évoluent, par exemple face aux dangers de certains produits comme l'amiante, les PCB ou les combustibles fossiles. Ces installations désaffectées sont trop souvent abandonnées à la faveur de faillites planifiées, laissant à la société le soin de l'assainissement, à un coût élevé. Une approche d'Économie Bleue cherche les moyens de générer de nouveaux usages pour ces actifs, au-delà, par exemple, du simple recyclage des ferrailles ou de la récupération des matériaux restants. Elle offre ainsi un regard neuf sur la manière de redonner vie à des installations abandonnées, permettant aux travailleurs qui ont perdu leur emploi de se reconvertir et de contribuer à reconstruire leur communauté. Cette approche promet aussi un assainissement complet du site dans les années à venir, afin qu'il cesse de menacer la santé publique et environnementale, et remette enfin la région sur les rails.
Novamont, et le chardon jadis considéré comme une mauvaise herbe
Comme nous le verrons au chapitre 11, Novamont, le pionnier italien des biopolymères, fait figure de précurseur en la matière : l'entreprise a converti des usines pétrochimiques abandonnées en plateformes de création de valeur à partir de ressources locales facilement disponibles, comme le cardon, un chardon de la famille de l'artichaut. Ces actifs échoués fournissent désormais l'infrastructure centrale sur laquelle bâtir de nouvelles installations pour la production de polymères, d'élastomères, de lubrifiants et d'herbicides, à partir d'une biomasse locale renouvelable. Jadis considéré comme une mauvaise herbe, ce chardon génère aujourd'hui de multiples flux de revenus et a relancé l'économie locale, tout en devenant une force compétitive sur le marché de la chimie. En 2020, Novamont avait converti cinq actifs échoués à travers l'Italie, établissant une nouvelle industrie biochimique devenue essentielle à la réindustrialisation de l'économie européenne.

