L'habitude comptable que le principe conteste
Le modèle d'affaires traditionnel vise la maximisation du profit. Dans des marchés où la concurrence est effective, cela signifie une focalisation forte sur l'augmentation de la production, afin d'accroître les revenus et de capter des économies d'échelle en réduisant le coût unitaire. En pratique, on produit davantage d'un nombre limité de biens et de services, à coût marginal plus faible, dans un système de production imposé par une gestion de la chaîne d'approvisionnement qui tend à réduire le nombre de fournisseurs et à éliminer les stocks, en s'appuyant sur la livraison en juste à temps et sur un contrôle serré de la logistique.
L'effet net est que la part relative du travail et des matières premières dans la valeur totale du produit diminue, et avec elle le revenu généré pour les matières premières ou pour les travailleurs en salaires et avantages. L'automatisation permet de fabriquer largement « sans main-d'œuvre » ; la robotisation et l'IA suppriment le besoin de personnel. La livraison est externalisée. Les drones et les véhicules sans conducteur éliminent même le travail du dernier kilomètre. Parallèlement, les matières premières sont gérées via un système complexe de contrats à terme, d'options et de couverture, dont les termes sont négociés par des courtiers utilisant des systèmes de trading automatisés. Tout cet ensemble est conçu pour un seul but, maximiser le profit, avec un héritage considérable sur les plans social et environnemental.
Ce que le principe propose
Même si l'Économie Bleue privilégie les modèles non linéaires, elle peut traduire ses progrès en résultats annuels ou trimestriels au moyen des outils comptables traditionnels. C'est un point important : il s'agit de relier l'éventail des occasions nouvellement créées aux instruments classiques qui mesurent la santé et la performance d'une entreprise, ou d'une grappe d'entreprises.
La conception même du modèle d'affaires permet parfois de capitaliser des coûts. Ce qui figurait en charge au compte de résultat devient un actif au bilan, financé pour l'essentiel en amont, puis réutilisé pour générer des revenus récurrents. Le mécanisme mobilisé est la consigne, technique commerciale déjà employée pour les contenants en verre.
Ce que ça donne concrètement
Le papier de pierre. Ce type de papier est recyclable indéfiniment, contrairement au papier ordinaire à base d'arbres qui ne peut être recyclé que quatre à cinq fois avant que les fibres, devenues trop courtes, ne se prêtent plus à la réutilisation. Utiliser du papier de pierre permet donc de traiter le coût du papier des livres comme une consigne. Les entreprises de boissons inscrivent déjà l'aluminium des canettes et le verre des bouteilles à l'actif du bilan, précisément parce que la consigne est imposée par la loi.
En facturant une consigne qui renforce les revenus, le recyclage du papier réduit les coûts au compte de résultat, puisque le papier devient un actif. Les maisons d'édition peuvent offrir une réduction du tarif d'abonnement si les anciens magazines sont retournés, ce qui crée une boucle fermée pour le papier de pierre à faible coût de récupération, en coopération avec des clients engagés à rendre le papier et le carton ondulé. La baisse des coûts augmente la diffusion, améliore les revenus et inscrit davantage de papier de pierre au bilan.
Les champignons sur le marc de café. La même logique s'applique à la culture de champignons sur les déchets de café : les grandes quantités de marc usagé d'un café cessent d'être un passif à traiter pour devenir un produit vendable, à forte génération de valeur.
