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The Blue Economy
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Les îles, laboratoires vivants de l'Économie Bleue

Dans le chapitre « Islands: The Living Labs of The Blue Economy » de The Blue Economy 6.0, Gunter Pauli fait des îles les laboratoires à ciel ouvert de l'économie bleue. Rejetées comme marginales par un modèle de croissance qui exige des économies d'échelle qu'aucune île ne peut atteindre, elles deviennent le terrain où la méthode se vérifie : générer de la valeur avec ce que l'on a plutôt qu'importer ce que l'on n'a pas. En trois décennies, l'auteur et son équipe ont bâti et vérifié des Portfolios of Opportunities sur 25 îles, dans cinq mers et océans, démontrant que le changement commence toujours à la périphérie.

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Pourquoi les îles

Le monde compte environ 600 000 îles. La Norvège en contrôle à elle seule 239 000, la Suède 221 000 et la Finlande 40 000, soit près d'un demi-million d'îles situées pour l'essentiel dans des régions très dépeuplées. Les foyers de population insulaire se trouvent ailleurs : les Caraïbes, le Pacifique Sud et la mer de Chine méridionale rassemblent plus de 100 000 îles où l'on vit, pêche, cultive et élève des enfants. Pendant des décennies, ces îles ont été jugées marginales, trop petites, trop éloignées, trop coûteuses à approvisionner. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 a changé la donne en réservant à chaque État une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles nautiques pour exploiter les ressources marines, produire de l'énergie et exploiter les fonds. La France, avec environ 1 300 îles dont moins de 30 sont habitées en permanence (3 % de sa population), contrôle ainsi 11,6 millions de km² de ZEE : avec 0,45 % de la surface terrestre mondiale, elle détient 7 % de l'ensemble des ZEE du monde. L'Organisation des Nations unies reconnaît 37 de ses membres comme petits États insulaires en développement, avec 20 membres associés. Gunter Pauli propose de les rebaptiser « grandes nations océaniques à petit territoire terrestre », car leur terre représente le plus souvent moins de 1 % de leur ZEE : leur richesse, c'est la mer. Une étude de l'équipe The Blue Economy sur les six îles habitées des Marquises (Polynésie française) illustre le déclin : un siècle plus tôt, plus de 72 000 habitants y vivaient en autarcie complète ; aujourd'hui, 9 000 résidents seulement, très dépendants des importations de nourriture et de carburant, sans maternité sur place et avec une énergie coûteuse et rationnée.

Le modèle de croissance classique, fondé sur l'investissement, le commerce et la baisse continue des coûts marginaux, ne convient à aucune île : sans économies d'échelle ni marché intérieur puissant, aucune île ne peut être compétitive sur ce terrain. L'énergie y coûte généralement plus de 50 cents le kilowattheure, parfois un dollar, et la moitié de cette énergie sert seulement à produire l'eau nécessaire à l'agriculture locale. Sans subventions, ces populations survivraient difficilement ; avec elles, l'État s'endette et l'île s'installe dans la dépendance. L'économie bleue propose l'inverse : générer de la valeur à partir des ressources locales, répondre aux besoins de base avec ce que l'on a, et faire croître l'économie par l'effet multiplicateur de l'argent qui circule localement. Depuis trois décennies, cette approche a été mesurée et vérifiée sur 25 îles, dans toutes les grandes mers et tous les grands océans du monde : le changement, démontre le chapitre, commence toujours à la périphérie.

La Baltique : Gotland, où la méthode est née

La stratégie insulaire est née en Suède. En 1996, le banquier local Håkan Ahlsten participe au deuxième Congrès mondial sur les émissions zéro à Chattanooga (Tennessee) et en revient convaincu que l'île de Gotland, en pleine crise après la fermeture de sa brasserie et de sa cimenterie, peut convertir son économie plutôt que la subventionner. Gotland avait besoin de 5 000 emplois nouveaux ; sa ressource la plus riche mais la plus délaissée était la carotte, dont l'île produit 15 000 tonnes par an (un tiers de la production suédoise), un quart étant refusé par la grande distribution pour non-conformité de forme. Ce rebut est devenu le point de départ d'un « Portfolio of Opportunities » : gâteaux aux carottes surgelés exportés jusqu'à Singapour et Hong Kong, plus grand centre de tri et d'entreposage de carottes de la région à Fole, brasserie locale dont les drêches nourrissent une boulangerie et une production de champignons transformés en saucisses végétariennes, élevage de volailles, biogaz issu du fumier, poissons élevés dans l'eau chaude rejetée par la laiterie, huiles essentielles tirées de la flore de l'île. L'ensemble, alimenté notamment par 160 éoliennes et un chauffage urbain fonctionnant à 95 % aux biocarburants forestiers, a généré plus d'un millier d'emplois et permis aux jeunes de revenir s'installer sur l'île.

L'Atlantique : El Hierro montre la voie, Cabo Verde et São Tomé e Príncipe emboîtent le pas

El Hierro

La plus petite des Canaries importait presque tout, jusqu'à ce que ses habitants calculent que les 10 millions d'euros dépensés chaque année pour importer du carburant électrique pourraient, investis dans le renouvelable, rester sur l'île. En 2014, l'île inaugure Gorona del Viento, une centrale hydro-éolienne qui produit à la fois l'électricité et l'eau de l'île, financée par la mise en collatéral des économies futures sur les importations de pétrole : un investissement de 87 millions d'euros remboursé en moins d'une décennie. L'agriculture (bananes bio, ananas, fromages et yaourts de chèvre) a prospéré sur cette eau désormais abondante, avec un effet multiplicateur mesuré à un facteur 7. Deux décennies après la décision de 2002, la population est passée de 5 600 à près de 15 800 habitants, le chômage est parmi les plus bas d'Espagne et le revenu par habitant le plus élevé des Canaries.

Cabo Verde

L'archipel (dix îles, 500 000 habitants, une diaspora trois fois plus nombreuse que la population résidente) mise sur des ports intelligents et bleus. Les déchets des navires de croisière y sont convertis en biogaz à la station d'épuration, alimentant la ville locale ; l'île de Fogo cultive une vigne réputée au cœur d'un volcan ; des drones marins protègent les baleines des collisions ; l'eau de l'île de Brava est exploitée comme mine de manganèse pour la pharmacie ; les espèces invasives sont broyées en substrat à champignons. L'archipel, balayé par des alizés parmi les plus fiables de la planète, pourrait devenir le premier fournisseur d'hydrogène de l'Atlantique. Cette histoire fait l'objet d'un livre à part, « Surreal Cabo Verde ».

São Tomé e Príncipe

Sur cette petite nation au large du Nigeria (environ 200 000 habitants), des plantations de café et de cacao vieilles de plus de 60 ans, laissées à l'abandon, étaient redevenues des arbres dont les singes cueillaient les baies rouges. Plutôt que de les remplacer par des variétés greffées à haut rendement, l'équipe a proposé de dresser les singes à récolter (sans les manger) ces baies sauvages : le café robusta qui en résulte, plus riche en caféine, se vend aujourd'hui à l'international plus cher qu'un café bio.

Les Caraïbes : St Kitts et Nevis, Bonaire

St Kitts et Nevis

La fédération (40 000 habitants, pour environ 60 000 singes) importe la quasi-totalité de sa nourriture et de son carburant alors que sa ZEE de 11 234 km² recèle une biodiversité à peine connue, avec 236 espèces d'oiseaux (dont 171 rares) dans sa forêt tropicale et des épaves de la marine britannique et française encore inexplorées faute de chambre de décompression sur l'archipel. Le portfolio conçu avec le gouvernement combine la ferme de café Liamuiga (issue d'un stock semi-sauvage de la variété Blue Mountain introduite de Jamaïque en 1974, dont la taille des arbustes fournit un substrat à champignons), la récolte de levures sauvages de la forêt tropicale pour lancer des fermentations locales, des asticots élevés sur les déchets d'abattoir et les sargasses échouées pour nourrir les poules pondeuses, et une couche stratégique combinant potentiel géothermique, houlomoteur et biogaz (30 000 à 40 000 m³ par jour) tiré des eaux usées et des sargasses.

Bonaire

Environ 30 000 chèvres, 10 000 moutons et 1 000 ânes en liberté y stressent la végétation, un problème que l'île a converti en filière de valorisation (amélioration génétique, alimentation locale, lait, fromage, viande) à l'image d'El Hierro. Bonaire mène en parallèle la plus grande reforestation corallienne jamais tentée : pépinières de corail et corps de volontaires plongeurs replantant des millions de coraux depuis deux décennies. L'île, dont les récifs offrent un plan d'eau exceptionnel, est devenue la patrie du plus grand nombre de champions du monde de planche à voile.

L'océan Indien : Maurice, les Seychelles, Madagascar, Zanzibar

Maurice

L'île a donné à l'économie bleue l'un de ses pères fondateurs, le professeur George Chan (né à Port-Louis en 1920), concepteur des systèmes biologiques intégrés (IBS) où le déchet d'une activité agricole devient l'intrant de la suivante (porcherie, biodigesteur, bassins d'algues, poissons). Ses systèmes, testés d'abord dans les îles Mariannes puis à Fidji, au Brésil, en Colombie, en Namibie et au Bénin, ont valu à Maurice un site de recherche de 300 acres. L'île illustre aussi le saut technologique possible grâce à l'eau froide des grands fonds (programme du ministère des Finances, sur le modèle hawaïen du Dr John P. Craven) et à la climatisation naturelle inspirée des termitières.

Les Seychelles

Premier pays au monde à s'être doté d'un ministre de l'Économie bleue (2010), les Seychelles (100 000 habitants, plus petite nation d'Afrique) ont bâti leur portfolio à partir de projets modestes : champignons cultivés sur le marc de café des hôtels, couches biodégradables converties en Terra Preta grâce au charbon de bois, et une révolution éthique de la pêche consistant à ne plus capturer les femelles chargées d'œufs. Chaque portfolio y est vérifié par un modèle mathématique de dynamique des systèmes, dans la tradition de Jay Forrester et du rapport du Club de Rome de 1972.

Madagascar

La plus grande nation de l'océan Indien (33 millions d'habitants) conserve depuis 1962, sur onze hectares à Kianjivato, une collection de 51 variétés endémiques de café naturellement sans caféine, protégée par 150 hectares de forêt native jouxtant le parc national de Ranomafana. Plutôt que d'hybrider ces variétés pour la productivité, le projet les cultive sous couvert forestier régénéré, de 13 à 1 000 hectares, dans un corridor visant 100 000 hectares : le miel et le thé qui en résultent rapportent davantage que le café lui-même. La même logique s'applique aux 25 000 hectares de sisal d'Amboasary (dont 98 % de la biomasse part actuellement en fumée) : champignons sur les résidus, bassins de rétention d'eau, fibres courtes transformées en couches biodégradables et géotextiles, et une proposition pour interdire par la loi les sachets de détergent importés qui drainent l'équivalent de cent millions de dollars par an des ménages les plus pauvres.

Zanzibar

Grâce au professeur Keto Mshigeni, la culture d'algues (Euceuma sp.) s'est développée dans les villages côtiers de Zanzibar (800 000 habitants), Pemba (540 000) et Mafia (68 000), sécurisant les revenus de 25 000 familles et faisant de Zanzibar le quatrième fournisseur mondial d'algues, derrière la Chine, les Philippines et l'Indonésie. En 2014, le réchauffement de l'eau a réduit de moitié la production sur Zanzibar ; les algoculteurs de Pemba se sont alors tournés vers des bancs plus profonds et plus frais, obligeant les femmes à apprendre à nager, ce qu'elles font désormais à l'école, même en portant leur burka pour se protéger du soleil.

Le Pacifique : Rapa Nui, l'Indonésie et Palau

Rapa Nui

Sur l'île de Pâques (moins de 8 000 résidents pour 140 000 visiteurs par an), l'équipe a installé le premier internet public par la lumière du Pacifique et proposé de produire du gaz à partir des déchets organiques (à raison d'un mètre cube par habitant et par jour) pour remplacer le gaz importé, une proposition restée bloquée par la centralisation des décisions au Chili continental.

L'Indonésie

Univers de plus de 17 000 îles (dont 11 000 habitées) et première nation de pêche au monde, l'Indonésie déploie l'agriculture à eau de mer inventée par Charlie Paton aux Canaries (eau froide pompée à 20-25 mètres de profondeur, qui refroidit les racines et produit de la rosée potable) et la culture d'algues à grande échelle (10 millions de tonnes par an, derrière la Chine). À Java-Est, les coquillages captés par les algues (2 % du poids récolté) génèrent 20 % du revenu, vendus dix fois le prix des composés d'algues à l'industrie pharmaceutique. Après le tsunami du 11 mars 2011, la régénération des mangroves (taillées deux fois par an) a permis de faire naître, sur les mêmes parcelles, un élevage de chèvres, de crevettes, de crabes et de poissons sauvages.

Palau

Avec 340 îles pour à peine 460 km² de terre mais une ZEE de 600 000 km² parmi les plus riches de Micronésie (plus de 550 espèces de corail, 1 300 espèces de poissons de récif), Palau a été le premier pays à sanctuariser 80 % de sa ZEE. Ses ancêtres avaient sculpté 55 km² de terrasses agricoles à l'outil de bois en treize siècles. Le pays assemble aujourd'hui en une seule stratégie nationale l'énergie solaire, l'hydrogène comme première recette stable, la ferme de données sous-marine dans l'eau froide des grands fonds, un tourisme où le visiteur devient scientifique citoyen, et l'inventaire de l'ADN environnemental de sa ZEE comme réserve d'or nationale. Palau, souligne le chapitre, prouve qu'aucune de ces ambitions n'est hors de portée d'une nation de 20 000 habitants : l'ambition n'est pas fonction de la taille.

L'annexe Tahiti

Une annexe du livre détaille comment cette méthode se transpose, île par île, à la Polynésie française : téléphérique inspiré de Manizales (Colombie) pour désengorger Papeete, chasse aux levures sauvages de la forêt pour la bière et le pain, algues rouges échouées valorisées pour la mousse de bière, l'iode et le biogaz, carottes tahitiennes surproduites sur le modèle de Gotland, tourisme inspiré du Bhoutan, dépollution des lagons de perliculture abandonnée, et cerfs-volants générateurs d'énergie et d'hydrogène (technologie SkySails de Stephan Wrage) pour sortir l'archipel du diesel importé.

Les livres

Le chapitre s'appuie sur, et annonce, trois ouvrages de la collection Blue Innovations. « Pristine Palau », déjà paru (première présentation à Koror le 17 mars 2025, seconde édition 2026 pour le 55e Forum des îles du Pacifique), est le livre pilote consacré à un seul archipel : il détaille, en dix chapitres, l'histoire de la nation, sa démocratie, ses modèles économiques, son financement, ses investisseurs de legs, l'ADN environnemental, la ferme de données sous-marine, le tourisme à mission, l'énergie et l'eau, et douze initiatives concrètes pour le gouvernement palauan. « The Blue Economy 6.0 » (sous-titré « The Islands Edition »), dont ce chapitre est extrait, est l'édition 2026 qui structure pour la première fois l'ensemble de la méthode autour de ces études de cas insulaires ; elle est à paraître. « Surreal Cabo Verde », consacré à l'archipel du même nom, est en préparation.

La table des 25 îles explorées

Le chapitre se referme sur la liste des 25 îles où l'auteur a bâti un « Portfolio of Opportunities », classées par mer et océan : Caraïbes (Aruba, Bonaire, Curaçao, Cuba, St Kitts), Baltique (Gotland, Hiiuma, Saarima), Pacifique (Marquises, Rapa Nui, Tsushima, Sabah, Galápagos), océan Indien (Seychelles, Madagascar, île de la Réunion, Zanzibar, Maldives), Atlantique (Cabo Verde, São Tomé, El Hierro, Rio de Janeiro) et Méditerranée (Capri, Sardaigne, Chypre).

Key facts

  • Le chapitre s'appuie sur 25 îles où l'auteur a bâti et vérifié un Portfolio of Opportunities en trois décennies, réparties en cinq mers et océans (Baltique, Atlantique, Caraïbes, océan Indien, Pacifique).
  • El Hierro (Canaries) a financé sa transition énergétique (centrale Gorona del Viento, 87 millions d'euros) en mettant en collatéral les économies sur les importations de pétrole, remboursées en moins d'une décennie.
  • Gotland (Suède) a transformé le quart de sa récolte de carottes rejetée par la grande distribution en une filière qui a généré plus d'un millier d'emplois.
  • Palau a été le premier pays au monde à sanctuariser 80 % de sa zone économique exclusive (600 000 km²).
  • Les Seychelles ont été, en 2010, le premier pays au monde à se doter d'un ministre de l'Économie bleue.
  • Zanzibar est devenu le quatrième fournisseur mondial d'algues cultivées, derrière la Chine, les Philippines et l'Indonésie, avant que le réchauffement de l'eau ne réduise de moitié sa production en 2014.

Points to verify

  • Les chiffres cités proviennent du manuscrit final de The Blue Economy 6.0 (juillet 2026), non encore publié au moment de la rédaction de cette fiche : à recouper avec l'édition imprimée définitive si des corrections sont intervenues après la version imprimeur.
  • Le statut de « Surreal Cabo Verde » (en préparation, aucun manuscrit reçu à ce jour dans le pipeline d'édition) peut évoluer.
  • La date de parution effective de The Blue Economy 6.0 n'est pas fixée à ce jour (version imprimeur prête, envoi à Gunter Pauli en attente d'une décision au moment de la rédaction de cette fiche).
  • Les statuts des projets décrits île par île (par exemple la filière chèvres de Bonaire ou la filière algues de Zanzibar) datent de l'écriture du chapitre et peuvent avoir évolué depuis.

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Les îles, laboratoires vivants de l'Économie Bleue

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