L'habitude que le principe conteste
Gunter Pauli part d'un constat sur le processus linéaire de production et de consommation : centré sur quelques priorités isolées, il génère beaucoup de déchets. La focalisation étroite sur les chaînes d'approvisionnement mondiales, l'externalisation et les centres de distribution qui traitent le produit final destiné à la vente conduit à considérer tout le reste comme secondaire.
Ce modèle de production rationalisée et de consommation standardisée produit également de nombreuses redondances, au point que les ressources humaines elles mêmes sont souvent tenues pour sans valeur.
Le problème n'est pas la production de résidus. Pauli est explicite sur ce point : il n'y a rien de mal à générer un résidu, qui fait partie de tout processus naturel. Ce qui pose problème, c'est que ce résidu soit gaspillé.
Ce que le principe propose
La clé est que ce qui reste d'un processus soit converti en entrant d'un autre processus. Le principe s'étend à tous les flux de matière, de nutriments et d'énergie.
Quand on admet que tout a de la valeur, on peut aller au delà du simple recyclage des résidus, au delà du fait de remettre le déchet dans un cycle, pour lui donner une valeur réelle, y compris pour des choses comme les mauvaises herbes et les actifs échoués. Pauli ajoute une nuance décisive : si l'on accepte que potentiellement tout a de la valeur, mais que tout n'a pas à avoir une valeur financière, alors la perception de nombreuses ressources change. Cette approche permet de convertir ce qui nous entoure, y compris les déchets qui contaminent l'air, l'eau et les sols, et des objets sans pertinence pour nos connaissances, en quelque chose qui génère de la valeur.
À l'hypothèse « tout a de la valeur » s'ajoute donc « chacun peut créer de la valeur ». Cela permet de concevoir des systèmes de production et de consommation capables de répondre aux besoins de base tout en mobilisant des ressources élémentaires largement disponibles et peu coûteuses, quelqu'un étant rémunéré pour accepter le déchet et les responsabilités qui lui sont attachées. Il en résulte des emplois, qui permettent aux personnes de faire partie de la société en déployant leur esprit créatif et en contribuant au mieux de leurs capacités.
Les actifs échoués
Le résidu ne se limite pas aux déchets biologiques et à la faible mobilisation des ressources humaines. Les investissements en capital accumulés au fil des années dans des installations perdent leur valeur quand les marchés se déplacent, par exemple en réaction aux dangers de certains produits comme l'amiante, les PCB et les combustibles fossiles. Ces installations hors service sont trop souvent abandonnées par des faillites planifiées, laissant la dépollution à la charge de la société, à un coût élevé.
L'approche cherche de nouveaux usages pour ces actifs, au delà du recyclage des ferrailles ou de la récupération des matériaux restants. Elle vise à offrir une nouvelle vie aux installations abandonnées, en permettant aux travailleurs ayant perdu leur emploi de se reconvertir et de contribuer à la reconstruction de leur communauté. Elle promet aussi une dépollution complète du site dans les années à venir, afin qu'il cesse d'être une menace pour la santé publique et environnementale.
Ce que ça donne concrètement
Pauli cite Novamont, pionnier italien des biopolymères, présenté comme un leader précoce de cette approche et discuté au chapitre 11. L'entreprise a converti des usines pétrochimiques abandonnées en plateformes de création de valeur à partir de ressources locales facilement disponibles, comme le cardon, un chardon apparenté à l'artichaut.
Ces actifs échoués fournissent désormais l'infrastructure de base sur laquelle bâtir de nouvelles installations pour produire polymères, élastomères, lubrifiants et herbicides à partir d'une biomasse locale renouvelable. Autrefois considéré comme une mauvaise herbe, le chardon utilisé crée aujourd'hui de multiples flux de revenus et a redressé l'économie locale, tout en constituant une force compétitive sur le marché de la chimie.
En 2020, Novamont avait converti cinq actifs échoués à travers l'Italie, établissant une nouvelle industrie biochimique devenue centrale pour la réindustrialisation de l'économie européenne.
